L’école aux racines de la crise française

Le constat

Les résultats de l’étude PISA 2025, récemment publiés, montrent une baisse vertigineuse du niveau scolaire des élèves en France. Aucun domaine n’échappe à ce constat. Entre 2003 et 2025, le score moyen des élèves français est passé de 511 à 458 points en mathématiques, de 496 à 456 points en compréhension de l’écrit et de 511 à 483 points en sciences.

Sachant que l’on considère qu’un écart de 20 points correspond environ à une année scolaire, les élèves de 2025 accusent un retard d’environ deux ans et demi en mathématiques, deux ans en compréhension de l’écrit et près d’un an et demi en sciences par rapport à leurs aînés de 2003. Si le niveau des élèves des pays de l’OCDE est en baisse, la situation française interpelle particulièrement. La part des élèves très performants y est même passée, en mathématiques, de 15 % en 2003 à 5 % en 2025, contre 8 % en moyenne dans l’OCDE (DEPP, 2013 ; OCDE, 2026).

Scores PISA de la France, 2003-2025

Cet effondrement est préoccupant, car il engage l’avenir du pays. Il est aujourd’hui évident que la France, longtemps considérée comme une puissance qui compte dans le monde, ne peut plus prétendre à un tel rôle. Nombre de professeurs constatent que les élèves peinent désormais à développer un raisonnement construit, et utilisent même le terme d’illettrisme pour décrire cette situation.

Dès l’école primaire : l’exemple d’une dictée devenue célèbre

Soumise à différentes générations d’élèves depuis 1987, cette dictée offre un exemple particulièrement éclairant de cette évolution. En voici le texte :

« Le soir tombait. Papa et maman, inquiets, se demandaient pourquoi leurs quatre garçons n’étaient pas rentrés. Les gamins se sont certainement perdus, dit maman. S’ils n’ont pas encore retrouvé leur chemin, nous les verrons arriver très fatigués à la maison. Pourquoi ne pas téléphoner à Martine ? Elle les a peut-être vus ! Aussitôt dit, aussitôt fait ! À ce moment, le chien se mit à aboyer. »

Ce texte a été proposé à des élèves de CM2 en 1987, 2007, 2015 et 2021. Le nombre moyen de fautes est passé de 10,7 en 1987 à 14,7 en 2007, puis 18 en 2015 et 19,4 en 2021 (DEPP, 2022). Le recul s’observe donc dès l’école primaire, et il touche aussi les meilleurs élèves.

En 1987, près d’un élève sur trois (30,7 %) faisait 5 fautes ou moins. En 2021, ils ne sont plus que 7 %. Dans le même temps, la part des élèves faisant 25 fautes ou plus a quadruplé, passant de 6,9 % à 27,5 %.

Les mathématiques aussi

Sans surprise, cet affaiblissement du niveau scolaire dès le primaire ne concerne pas seulement le français, mais aussi les mathématiques. En 1987 puis en 2017, la DEPP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, le service statistique du ministère de l’Éducation nationale) a fait passer les mêmes exercices de calcul à des élèves de CM2. Sur une échelle où le score moyen de 1987 a été fixé à 250 points, ce score est tombé à 210 en 1999, à 202 en 2007, puis à 176 en 2017 (DEPP, 2019).

Le recul touche toutes les opérations : le taux de réussite aux divisions a même été divisé par deux.

Calcul en fin de CM2 : taux de réussite en 1987 et 2017

En 2017, quatre élèves de CM2 sur cinq ont un niveau en calcul qui les aurait classés parmi les plus faibles de 1987. La baisse touche tous les milieux sociaux : les enfants de cadres gardent les meilleurs résultats, mais leur score moyen en 2017 est inférieur à celui des enfants d’ouvriers en 1987.

Calcul en CM2 : part des élèves au niveau des plus faibles et des plus forts de 1987

Des causes multiples

Les causes de cette situation sont multiples. Elles en révèlent l’immense complexité et montrent qu’elle est le fruit d’une évolution commencée il y a longtemps déjà. La crise sanitaire de 2020 ou le poids des inégalités sociales y ont sans doute contribué, mais ils ne suffisent pas à expliquer un déclin engagé depuis plusieurs décennies.

Évidemment, les écrans accaparent nos vies, et les enfants en sont les premières victimes. Selon Santé publique France (étude Esteban, 2015), les enfants et adolescents de 6 à 17 ans passent en moyenne plus de quatre heures par jour devant un écran, en dehors du temps scolaire. Cette addiction numérique rend la fréquentation des grandes œuvres, celles qui forment l’esprit, de plus en plus pénible. À cela s’ajoute le temps passé devant les tablettes et les ordinateurs à l’école, où le développement du numérique a fait de nombreux dégâts. En témoigne le récent revirement des pays scandinaves, qui ont mis un coup d’arrêt à la numérisation de leurs écoles. Depuis 2023, la Suède réinvestit massivement dans les manuels papier, et le Danemark a fait de même à la rentrée 2025 pour redonner aux livres une place centrale en classe.

Si l’on s’accorde sur le rôle des écrans dans le déclin cognitif des enfants, on ne saurait négliger les causes plus profondes et plus anciennes de la situation actuelle, celles qui n’appellent pas que des solutions techniques, mais des remises en question fondamentales.

Le changement de méthode d’apprentissage de la lecture relève, lui, de choix idéologiques. En France, l’abandon des méthodes syllabiques au profit de méthodes dites globales ou semi-globales a porté préjudice à l’apprentissage du français par les élèves. De nombreux enseignants et chercheurs s’accordent sur ce point.

L’égalitarisme a également une lourde part de responsabilité dans cette évolution dramatique, et deux moments méritent notre attention. Le premier est l’instauration du collège unique par la réforme Haby, en 1975, qui part de la volonté d’uniformiser le niveau des élèves de collège, malgré l’hétérogénéité de leurs capacités. Le second est l’objectif, clairement proclamé en 1985 par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Pierre Chevènement, d’amener 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat.

En 1985, seuls 29 % d’une génération obtenaient le baccalauréat. Dix ans plus tard, cette proportion augmentait de plus de 30 points. Elle atteint aujourd’hui 79 %. Les mentions ont suivi la même pente : la mention très bien, obtenue par 0,3 % des bacheliers généraux en 1967, concerne aujourd’hui environ 14 % des candidats au bac général. Cette massification s’est faite au prix d’une baisse des exigences, et donc du niveau.

Enfin, le mouvement général de déconstruction, que d’aucuns voient comme une source d’émancipation, explique également ce déclin de l’école. Il se traduit notamment par la remise en cause des autorités traditionnelles qu’étaient la famille et l’école. D’une part, la multiplication des familles monoparentales ou recomposées rend l’encadrement des élèves de plus en plus difficile. D’autre part, l’école n’est plus une institution où des maîtres à l’autorité incontestée dispensent le savoir. Elle devient de plus en plus une entreprise, dans laquelle l’élève est un client qu’il faut satisfaire. L’autorité du professeur est aujourd’hui contestée, et les enseignants sont parfois même victimes de violences, de la part des élèves comme des parents. Dans certaines académies, il devient de plus en plus difficile de recruter de bons professeurs, tant les conditions d’exercice du métier se sont dégradées. Selon la Cour des comptes, entre 2017 et 2020, la barre d’admission au concours de professeur des écoles de l’académie de Créteil était en moyenne de 7 sur 20.

Conclusion

À travers ces éléments, on mesure mieux la profondeur de la crise actuelle de l’école, institution fruit de choix politiques. C’est notre conception même de l’école qui se trouve aujourd’hui aux racines de la crise française. Il importe de porter un regard critique et lucide sur la situation, car l’avenir de l’école ne passe pas par de simples réformes, mais par une révolution.

Sources

Données officielles

Presse

Vidéos

Que nous apprennent les zones bleues sur la longévité ?

Sardaigne, photo de Bruno Gregori

Dans certaines régions du monde, appelées zones bleues, les habitants vivent très longtemps en bonne santé, parfois plus de 100 ans.

Ces zones se trouvent à Okinawa au Japon, en Sardaigne en Italie, à Nicoya au Costa Rica, à Ikaria en Grèce et à Loma Linda aux États-Unis.

Pourquoi vivent-ils si longtemps ?

Leur alimentation est simple : légumes, fruits, légumineuses, très peu de viande. Leur activité est quotidienne et pleine de sens : marcher pour aller voir un voisin, cultiver le jardin, aider la famille, travailler aux champs.

Il y a aussi la solidarité : les gens s’entraident, mangent ensemble et prennent soin des plus âgés. Cela crée du bonheur et réduit le stress.

Les zones bleues nous montrent que la longévité vient du mode de vie : bien manger, bouger, vivre ensemble et garder une activité utile. La bonne santé n’est pas qu’une question scientifique.

Vocabulaire essentiel

  1. une région → region
  2. un habitant → inhabitant / local person
  3. la santé → health
  4. un légume → vegetable
  5. un fruit → fruit
  6. une légumineuse → pulse / legume (beans, lentils)
  7. la viande → meat
  8. un champ → field
  9. un jardin → garden
  10. la famille → family
  11. un voisin → neighbor
  12. un repas → meal
  13. un rire → laughter
  14. un ami → friend
  15. un âge → age
  16. un ancien → elder / old person
  17. le bonheur → happiness
  18. la solidarité → solidarity / mutual support
  19. un mode de vie → lifestyle
  20. la longévité → longevity

L’auto-justice : réflexions sur un phénomène en plein développement 

Edmond Dantès et Mercedes – Gravure de Riou

Dans Le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas donne chair à une figure devenue universelle : Edmond Dantès, jeune marin sacrifié aux jalousies et aux calculs des hommes, emprisonné à tort et résolu, après son évasion, à se venger patiemment de ceux qui ont brisé sa liberté et sa jeunesse.

Ce héros romantique, tout à la fois victime et bourreau, nous adresse une question intemporelle : que reste-t-il au citoyen lorsque la justice faillit, s’avère incapable de remplir sa fonction ?

En France, ce sujet ne relève pas seulement de la littérature. Chaque année, des millions de plaintes s’éteignent dans le silence administratif. Pareil constat est chiffré : 3,5 millions de plaintes déposées, dont 2,7 millions classées sans suite – faute d’enquêteurs, de moyens ou de preuves exploitables. À Suresnes, par exemple,  8 000 plaintes attendent pour dix enquêteurs, soit 800 dossiers par personne. En Seine-Saint-Denis, chaque enquêteur jongle avec jusqu’à 550 affaires simultanément. Dans un tel paysage, certains perdent patience.

Quand l’État s’efface, la justice se privatise

Les récits collectés par le journaliste Pierre Rancé sont autant de chroniques d’un désespoir :

  • Une famille victime d’incendies criminels, ignorée par la police malgré des preuves, organise une expédition punitive… et se retrouve en détention provisoire, tandis que le suspect initial demeure libre.
  • Un homme, brisé par une erreur médicale, déçu par six ans de procédure pour une indemnisation dérisoire, engage des hommes de main pour écraser son agresseur.

Ces histoires illustrent, parmi tant d’autres, un basculement : lorsque l’institution échoue, certains citoyens s’arrogent le droit de juger et d’exécuter leur propre sentence.

Les formes de l’auto-justice

Elles sont multiples ; on peut en retenir au moins trois.

1. La justice physique

Expéditions punitives, agressions de voleurs pris sur le fait, règlements de comptes. C’est la face la plus visible — et la plus risquée — du phénomène, sanctionnée avec sévérité par les tribunaux.

2. La justice “professionnelle”

Personnes privées mandatées pour expulser des squatteurs ou récupérer des loyers impayés, parfois en dehors des procédures légales. Un marché parallèle, nourri par l’explosion du contentieux locatif et la lenteur des procédures.

3. Le vigilantisme numérique

C’est peut-être l’extension contemporaine du phénomène la plus remarquable. Les citoyens n’hésitent plus à intervenir sous différentes formes :

  • Naming : dénoncer publiquement des comportements inciviques (ex. : “Passengers Shaming”, les hôtesses de l’air affichent les passagers manquant d’éducation).
  • Enquêtes collaboratives avec les autorités : identification d’un suspect par les internautes.
  • Traque punitive :  des collectifs comme la Team Moore piègent des pédophiles en ligne via de faux profils d’enfants, récoltent des preuves, les transmettent à la justice… ou les confrontent devant la caméra.

La ligne rouge : coopération ou interférence ?

La Team Moore, créée en 2019, revendique des dizaines de condamnations dans le monde. Si certains policiers reconnaissent l’utilité d’informations transmises par ces collectifs, cette collaboration officieuse se heurte à des risques majeurs, parmi lesquels on peut relever :

  • L’interférence avec des enquêtes en cours.
  • L’erreur de cible : un innocent livré à la vindicte publique.
  • Détention de matériel pédopornographique : même à des fins de preuve, la possession de tels documents reste pénalement sanctionnée.

Le développement de l’auto-justice, parce qu’il interroge l’aptitude de l’Etat à protéger les citoyens, comporte également une dimension de philosophie politique qui ne peut être ignorée.

Une lecture hobbesienne de l’auto-justice

Philosophe anglais du XVIIᵉ siècle, Thomas Hobbes est l’un des grands penseurs de la genèse de l’État moderne. Dans son Leviathan (1651), il théorise le contrat social : pour échapper à la loi du plus fort, à l’état de nature où la vie est brutale et brève, l’homme abandonne le droit naturel de se faire justice lui-même et le confie à un souverain chargé d’assurer paix et sécurité : l’Etat.

Frontispice du Léviathan de Thomas Hobbes (1651), gravé par Abraham Bosse : le souverain, formé par l’assemblage des citoyens, incarne l’État moderne et son autorité suprême.

Trois siècles plus tard, Max Weber reprendra cette idée en définissant l’État comme l’institution qui détient le “monopole de la violence légitime”.

Mais si l’État faillit durablement à assurer cette protection, le contrat social se fissure. Les citoyens peuvent alors, selon une lecture radicale, retrouver le droit originel de se défendre — ou de punir.

Conclusion

Qu’elle prenne la forme d’une expédition punitive, d’une enquête en ligne ou d’un collectif structuré, l’auto-justice révèle une double fracture : une fracture institutionnelle, face à des moyens insuffisants, et une fracture morale, face à un État perçu comme absent ou impuissant.

La question demeure : faut-il encadrer certaines initiatives citoyennes, quitte à leur reconnaître un rôle complémentaire, ou les interdire strictement au nom de la préservation de l’État de droit ? Car comme le suggère l’ombre d’Edmond Dantès, lorsque la justice n’agit plus, lorsque l’Etat faillit dans ses missions élémentaires, c’est la vengeance qui parle.

Sources